Amman, Jordanie
Entretien avec Widad Kawar

Robe de Bethléem, coll. W. Kawar



La collection de Widad Kawar compte environ 400 costumes répertoriés avec leurs accessoires, couvrant l'ensemble des régions de Palestine et de Jordanie.


Pourquoi et comment avez-vous commencé à collectionner les robes ?

On ne commence jamais volontairement à collectionner. Lorsqu'on est jeune et qu'on aime une chose, on l'achète et selon la façon dont la vie avance, la collection débute. Dans mon cas, ce sont les événements qui se sont produits au cours de ma vie et les événements politiques qui m'ont conduite à collectionner de plus en plus et à travailler plus sérieusement.
Au début, il y a de cela quarante ans, à la fin de mes études secondaires, j'aimais simplement la broderie, j'avais quelques pièces. J'ai commencé à collecter en amateur jusqu'en 67. J'allais de village en village autour de Bethléem où je vivais, et je voyais des femmes avec de très belles robes. Il faut savoir qu'en Palestine, Bethléem était un centre de la mode et je rencontrais des femmes venues des villages alentours avec leurs robes traditionnelles. C'est à Bethléem que j'ai vu les plus belles pièces brodées et les plus beaux bijoux.
Après la première guerre israélo-palestinienne (1949), j'ai eu mon premier choc, j'ai vu ce que les gens portaient dans les camps de réfugiés où je m'étais portée volontaire. Ces magnifiques robes qui étaient rapiécées sont devenues ordinaires et les réfugiés se sont mis à les vendre.
C'est donc la vie des camps qui m'a amenée à collecter. Auparavant, les femmes étaient très fières de leurs villages et des motifs de leurs villages. Avec le rassemblement dans les camps, les motifs se sont trouvés mélangés, une nouvelle culture de broderie s'est développée, une "culture des camps". Pour la première fois, les femmes se sont mises à broder pour de l'argent : tout a été affecté par la vie de réfugiés dès la fin des années cinquante.
Avec la guerre de 1967, une nouvelle fois les populations ont été chassées de chez elles et de plus en plus la culture a été perdue et dispersée. Les Palestiniens se sont déplacés vers la Syrie, la Jordanie, le Liban : la dispersion et la perte identitaire a été encore plus importante. J'ai vu comment la guerre et l'occupation ont considérablement affecté la broderie et les robes. C'est à partir de là que j'ai commencé à collectionner plus sérieusement et à en faire mon activité à plein temps. Je voulais collecter auprès des propriétaires de robes et des brodeuses et souhaitais apprendre l'histoire de ces robes. J'ai commencé à me documenter pour connaître les lieux de fabrication des costumes, l'origine des motifs ou encore le temps nécessaire à la fabrication d'une robe.
Après la guerre de 1948, certains possédaient encore des robes, mais après 1967, la population palestinienne est devenue trop pauvre et trop éparpillée : les gens ont commencé à tout vendre. Je me suis donc décidée à collecter autant de robes que possible puisque les costumes traditionnels vendus sur les marchés étaient devenus un vrai commerce. Tout le monde en achetait, certains pour en faire des chaises, des sofas, ou encore pour les mettre au mur. Donc, de mon côté, je travaillais très dur et j'essayais d'acheter tous les jours. Je me souviens que l'on m'avait conseillé d'aller dans les dispensaires pour rencontrer des femmes qui pourraient me parler de leurs robes. J'allais aussi dans les organisations de femmes des camps pour me former sur l'histoire des robes traditionnelles. Les femmes aimaient parler de leurs costumes, de leurs broderies, malgré leur tristesse et leur pauvreté. J'interrogeais en particulier les vieilles femmes parce qu'il fallait que j'obtienne rapidement des informations de leur part. En effet, aujourd'hui, les derniers témoins de la Palestine mandataire étaient des enfants en 1948 et ne souviennent pas de ce que leurs mères et leurs grands-mères portaient.

Au départ de ma collection, je ne voulais acheter que les belles pièces et uniquement des robes, mais petit à petit j'ai voulu obtenir aussi d'autres exemples. Les premières années, je ne voulais acheter que les robes de mariée qui étaient les plus belles et les brodeuses passaient beaucoup de temps à travailler sur ces robes. Par la suite, les femmes m'ont appris que chaque mariée en Palestine devait broder des coussins, dont les motifs différaient selon les régions. Ces coussins, qui possèdent les plus fines broderies, étaient destinés à la décoration d'un coin salon dans la future demeure des mariés. En fait, la plupart des broderies palestiniennes traditionnelles étaient préparées pour le trousseau.

Existe-t-il d'autres raisons que la vie dans les camps pour expliquer la disparition de certains motifs ?

Un livre publié par l'usine DMC en France et distribué dans les écoles des camps montrait des motifs de tous les pays arabes sans distinction. Les brodeuses ont copié ces motifs et les ont introduits sur leurs costumes. De nouveaux motifs ont été copiés à partir de magazines occidentaux. En particulier, les femmes ont beaucoup copié des motifs floraux, elles ont cessé de faire des motifs géométriques pour ne faire que des fleurs. On peut voir ainsi un changement complet dans les motifs des camps de réfugiés même s'ils ont gardé quelques motifs anciens.
Les femmes des camps ont laissé de côté les couleurs traditionnelles comme le rouge et ont commencé à travailler avec toutes les couleurs désormais disponibles sur le marché. Quand les produits synthétiques se sont imposés, elles les ont préférés aux textiles traditionnels souvent moins solides et plus difficiles à nettoyer.
Mais ce qui s'est passé avec les Palestiniens qui vivaient dans tout le Golfe persique est différent : les Palestiniens de la diaspora ont conservé la mémoire des motifs des villages dont ils étaient originaires, si bien que lors des mariages tous les motifs traditionnels étaient présents dans les trousseaux. Il y a eu une réaction identitaire assez forte qui leur a permis de garder malgré tout leurs vieux motifs.


Détails de robes de Bethléem, coll. W. Kawar



Qu'est ce qui vous a poussé à continuer la collection ?

Ce sont des raisons politiques qui m'ont poussées à poursuivre ma collection. La disparition et la dispersion de la culture palestinienne ont été déterminantes.

Comment le statut de la femme a évolué en Palestine depuis 1967 ? Cette évolution est-elle liée à celle du costume ?

La nouvelle génération a changé beaucoup de choses, les jeunes femmes sont devenues très averties, conscientes de la situation au lieu de rester de simples villageoises occupées à broder chez elles. Elles sont devenues très conscientes des problèmes de la Palestine. Désormais, elles vont toutes à l'école alors qu'auparavant, cela dépendait des cas.
En même temps, la vie est devenue tellement difficile que les femmes dépensent la majeure partie de leur temps à faire la queue pour obtenir un peu de farine et nourrir leur famille. Elles doivent aller chercher la nourriture auprès de l'UNRWA (Agence des Nations Unies pour les réfugiés palestiniens) et sont préoccupées par leur famille et l'éducation des enfants. Donc, elles sont politiquement éduquées mais les difficultés quotidiennes ne leur permettent pas de faire de la politique comme les jeunes hommes.

Les mouvements de résistance ont-ils rapidement considéré la préservation du patrimoine culturel comme un des aspects importants de la résistance palestinienne ?

Oui, à partir des années 60, toute personne qui travaillait avec les Palestiniens commençait à s'intéresser à la culture palestinienne. Ils ont commencé à faire fabriquer des robes pour les gens de l'extérieur, à organiser des expositions. Toutes les organisations politiques ont mis l'accent sur les robes qui sont devenues un élément très important de l'identité à la fin des années 60.
Par ailleurs, tous les partis politiques ont des petites collections de robes brodées et de costumes, comme le Fatah par exemple. Ces collections viennent plus spécifiquement de Cisjordanie. Je suis probablement la seule à avoir des robes qui viennent de Galilée, qui est maintenant israélienne, parce que j'avais l'habitude de voyager dans cette région avant 1967.


Robes des Bédouins du nord de la Palestine



La broderie palestinienne a-t-elle souffert depuis la première Intifada et est-ce toujours le cas actuellement ? Y a t-il eu au contraire une prise de conscience du patrimoine culturel ?

Il existe des robes brodées qui sont liées à l'Intifada : les "robes politiques", mais avant de vous parler de ces robes de l'Intifada je voudrais vous dire quelque chose à propos des robes des fondamentalistes musulmans qui ont fait la promotion des "robes islamiques". Je ne sais pas où cette "mode" est apparue, peut-être même aux Etats-Unis. Les "robes politiques" de l'Intifada et les "robes islamiques" se sont développées en même temps. Il me semble que désormais dans les villes les femmes portent en majorité des robes islamiques, c'est dommage. Mais je crois qu'en revanche, dans les villages, les femmes portent plus souvent des robes brodées.
Les "robes politiques" dont les broderies portent les couleurs du drapeau palestinien et qui sont apparues avec l'Intifada ont aussi transformé le costume traditionnel.

Est-ce que l'installation de l'Autorité palestinienne et donc l'apparition d'un ministère de la culture a pu œuvrer pour une certaine réhabilitation de la robe traditionnelle ?

Oui, ils sont plus libéraux et militent pour ces broderies. Ainsi, même la chaise sur laquelle est installé Arafat dans toutes ses interventions officielles et sur les photos où il apparaît est complètement brodée. Derrière lui, il y a toujours une broderie de Jérusalem. L'Autorité palestinienne a beaucoup insisté sur la broderie, et tous ses présents sont brodés.

Je voulais apporter encore une précision : à la fin des années 70 et au début des années 80, avant l'Intifada, les robes paysannes sont devenues très à la mode dans les milieux bourgeois. Ainsi, lorsque vous entriez dans une réception, vous pouviez trouver beaucoup de femmes qui portaient de la soie brodée. Elles ont fait en sorte que cela devienne l'attribut de la haute société : tout le monde pouvait les admirer, les apprécier. Elles les portaient y compris dans les réceptions hors de la Palestine. Ce mouvement a aussi poussé les paysannes à reporter leurs robes.


Détail d'une robe de Ramallah



Israël a-t-il tenté à un moment ou à un autre de s'accaparer l'héritage palestinien ?

Oui, au début mais maintenant c'est oublié, l'héritage palestinien est très connu. Cependant, pendant un moment, par exemple, les hôtesses de l'air israéliennes avaient des broderies palestiniennes sur leurs costumes.
Les Israéliens essaient aujourd'hui de les préserver, si vous allez à Jérusalem, vous verrez qu'ils ont un très bon département sur les tissus palestiniens. Il y a quelques collectionneurs en Israël qui font un très bon travail et qui affirment qu'il s'agit là du patrimoine palestinien. L'un d'entre eux a fait une très bonne étude sur les motifs. Pourtant, certains comme Emmanuel Kleidman, ont eu des problèmes. Lorsqu' Emmanuel a exposé sa collection, il y a eu des manifestations contre lui à l'extérieur. Il n'a pu trouver de travail pendant longtemps. Emmanuel Kleidman n'est pas comme moi, il ne collectionne que les plus belles pièces. De mon côté, je fais comme les Allemands, je collecte toutes les robes, le bon comme le mauvais.

Comment comptez-vous perpétuer votre savoir-faire auprès des jeunes générations ?

J'ai été occupée pendant onze ans à faire des expositions à travers le monde : en Allemagne, en France, en Islande, au Japon ou encore à Singapour. J'ai également organisé une exposition dans un camp de réfugiés. J'ai d'abord pensé à la faire au Liban mais je l'ai finalement présentée ici en Jordanie à la Baqa'a (1). Je n'ai pas recommencé parce que c'est très difficile à faire mais cela a connu un grand succès. J'ai exposé les robes à plat sur le mur dans une organisation de femmes (la YWCA) et j'ai écrit en dessous les noms des villages d'origine de ces robes. Toutes les familles sont venues les voir, j'étais présente sur place et j'ai pu constater combien les gens ont aimé voir ces robes, c'était comme une renaissance pour eux. J'aimerais un jour monter une exposition au Liban où les Palestiniens réfugiés sont plus isolés de leur culture. Mais à présent, je veux conserver ma collection parce que j'ai besoin de l'organiser et de publier ce qui ne l'a pas été de façon à transmettre ce savoir aux jeunes générations. En effet, j'ai publié un catalogue pour chaque exposition (2); tous ont été traduits dans plusieurs langues. Cependant, j'ai également collecté un très grand nombre d'histoires intéressantes sur les populations, les brodeuses, que je n'ai jamais publié. Je possède aussi des documents et d'anciennes photos qui doivent être triés et ordonnés. Des étudiants japonais, américains et anglais sont déjà venus m'aider à entamer la classification de ces documents, tout en collectant des informations pour leurs propres recherches. Je suis toujours heureuse de faire partager mon savoir à de jeunes étrangers mais je souhaiterais à l'avenir faire appel à des étudiants qui connaissent l'arabe parce que j'ai beaucoup de notes écrites dans cette langue. De plus, j'aimerais commencer à écrire sur les costumes des villes de Palestine puisque jusqu'à présent je ne me suis occupée que des robes paysannes.
J'ai donc beaucoup de travail mais je manque cruellement d'aide.



Comment comptez-vous conserver votre collection ?

J'ai un réel problème de conservation de mes tissus. En effet, des rongeurs et des insectes abîment mes plus belles pièces de laine. Je m'interroge également sur le devenir de ma collection : j'étudie la possibilité de créer une fondation pour la préserver.

Existe-t-il une conscience ici en Jordanie pour ce qui concerne le préservation du patrimoine culturel palestinien ?

Il n'y a pas d'intérêt dans le monde arabe pour le textile, il y a beaucoup de perte. J'ai eu l'occasion de visiter un musée à Palmyre (Syrie) où les robes étaient rongées par des souris. En Egypte j'ai pu constater qu'il existait les mêmes problèmes de conservation des costumes. En fait, je crois que le monde arabe se désintéresse du textile qui, par conséquent, subit beaucoup de dommages.
Mais je vais trouver une solution. J'ai l'intention de travailler en premier lieu sur la documentation et la conservation, et de trouver une solution pour créer un centre de recherches, plutôt qu'un musée. Je n'ai pas besoin de recevoir des touristes qui viennent juste regarder les robes, en revanche, je préfère travailler avec les étudiants. Ceux qui sont venus ici ont écrit de très belles choses, ils sont restés longtemps et quelque chose de bon s'est passé. Je voudrais créer un endroit où les étudiants pourraient venir, je pense que ce serait la meilleure issue.

A propos de la conservation des textiles, je souhaiterais ajouter que l'Irak a créé un département gouvernemental pour la protection des costumes et des textiles. Lors d'une visite à Bagdad, j'ai pu constater qu'ils avaient trouvé des solutions adaptées à la conservation et la préservation de ce patrimoine. C'était vraiment très bien, c'était avant la guerre du Golfe.

Est ce qu'en Jordanie les femmes continuent à broder ?


Oui, aujourd'hui, elles brodent pour survivre. Beaucoup font du porte à porte pour vendre leurs coussins, des vestes, etc. mais ces produits ne sont pas de bonne qualité. De même, il existe ici à Amman un marché dans la Basse ville, shâri' 'asfur (rue du moineau) qui propose également des broderies de piètre qualité. Celles de bonne qualité sont fabriquées par certaines organisations en Cisjordanie, en Jordanie et au Liban.


Entretien mené par l'équipe de la Chambre des Beaux Arts à Amman, Jordanie, en juin 2002.



(1) Le camp de réfugiés palestiniens de la Baqa'a est situé au nord-ouest d'Amman, Jordanie. Il s'agit du plus grand camp de réfugiés du Moyen-Orient : près de 150 000 personnes, selon les estimations, vivent dans espace de moins de 2 km².

(2) L'exposition de la collection de Widad Kawar à l'Institut du monde arabe de Paris en 1988 a donné lieu à la publication d'un catalogue : Mémoire de soie, costumes et parures de Palestine et de Jordanie, Paris, IMA-EDIFRA, 1988, 416 p.




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